À Thiers, l’histoire du couteau se lit dans le relief. Elle descend des maisons de la ville haute vers les gorges de la Durolle, puis remonte la rivière jusqu’aux anciens rouets. Elle passe aussi par les villages, où l’on a longtemps travaillé la terre et préparé des pièces de coutellerie sous le même toit. Bien avant de rejoindre une poche ou une table, un couteau avait déjà parcouru ce territoire, entre les mains de plusieurs spécialistes.
Cette dispersion est l’une des clés de la cité coutelière. Le martinaire étirait le métal ; d’autres forgeaient, perçaient, émoulaient ou montaient les pièces. Des marchands réunissaient les commandes, avançaient des matières et entretenaient des relations au loin. Thiers s’est développée grâce à cette rencontre entre une énergie disponible, des métiers complémentaires et des débouchés commerciaux.
Pour suivre cette histoire, partons des lieux et des gestes. Les règlements anciens, les contrats et les descriptions d’ateliers font apparaître une ville plus complexe que la seule image de l’émouleur couché sur sa planche. Ils éclairent aussi une distinction utile aujourd’hui : Thiers est une ville de fabrication ; Le Thiers® est un modèle beaucoup plus récent.
- Pourquoi Thiers est-elle devenue la capitale de la coutellerie ?
- La jurande : apprendre, produire et répondre de son ouvrage
- Un couteau, plusieurs métiers
- Des paysans-couteliers entre les villages et la ville
- Les maisons de Thiers deviennent des ateliers
- Dans le rouet, la lame et la meule
- Les travailleuses, des meules aux manches d’os
- Des marchands pour porter les couteaux au loin
- Les marques : un petit signe, un enjeu de réputation
- Quand la rivière s’arrête, les ateliers attendent
- La mécanisation change les gestes et les lieux
- Une architecture qui garde la mémoire du travail
- Thiers et Le Thiers® : deux histoires à distinguer
- Des gestes qui se lisent sur les couteaux
- Un patrimoine à voir dans les lieux de travail
- Sources et repères de lecture
Pourquoi Thiers est-elle devenue la capitale de la coutellerie ?
Le site impose d’abord sa pente. Thiers se trouve à la rencontre de la Limagne et des reliefs du Forez. La ville haute domine la plaine d’un côté, les gorges de la Durolle de l’autre. Cet étagement rapproche des espaces très différents : les rues commerçantes et les maisons, les ateliers serrés contre l’eau, puis les villages installés dans la montagne environnante.
La Ville de Thiers signale des traces de coutellerie dès le XIIIe siècle. Ce repère ne correspond pas à la naissance soudaine d’une industrie achevée. La cité coutelière se construit dans la durée, avec des professionnels qui se spécialisent, des règles qui s’affermissent et des échanges qui prennent de l’ampleur. À la fin du XVIe siècle, l’organisation du métier devient particulièrement visible dans les textes.
La Durolle fournit une force que les bras ne peuvent produire seuls à la même échelle. Une roue transmet son mouvement aux équipements de l’atelier. Chez le martinaire, elle actionne un gros marteau, le martinet, qui étire les barres de fer ou d’acier. Dans le rouet, elle entraîne les meules. L’un prépare le métal ; l’autre intervient sur les lames. Ces installations participent à une même fabrication, mais leurs outils et leurs tâches diffèrent.
La rivière réunit aussi plusieurs activités. Les délibérations anciennes évoquent côte à côte les moulins à papier, les moulins à grain, les tanneries, les rouets et les martinets. Le paysage coutelier s’est formé au milieu de ces usages de l’eau. Pour comprendre sa puissance industrielle, il faut garder en tête ce voisinage, avec les bâtiments, les aménagements et les passages nécessaires à chacun.

La jurande : apprendre, produire et répondre de son ouvrage
En mai 1582, sous Henri III, les couteliers de Thiers obtiennent des lettres organisant leur communauté de métier. Saint-Joanny donne le texte des statuts, confirmés en septembre 1614 sous Louis XIII, à partir d’un imprimé qu’il a retrouvé. La jurande donne un cadre collectif à une production répartie entre de nombreuses personnes. Elle règle l’entrée dans le métier, les contrôles et l’usage des marques.
Des maîtres visiteurs sont élus pour surveiller les ouvrages : quatre pour la ville, quatre pour les lieux environnants. Leur rôle descend jusqu’à la marchandise. Les visites doivent permettre de repérer les pièces contraires aux règles, d’en constater les défauts et, le cas échéant, de les faire saisir. La qualité est ainsi une affaire d’atelier, mais aussi de réputation commune : un objet mal fabriqué ou faussement marqué engage davantage que son seul exécutant.
Un apprentissage encadré
Le règlement du 24 décembre 1743 reproduit par Saint-Joanny prévoit cinq années d’apprentissage, suivies de trois années de travail comme compagnon avant l’admission à la maîtrise. Le contrat et son inscription dans un registre comptent autant que le temps passé à l’établi. Le compagnon peut exercer dans la jurande ou dans d’autres jurandes du royaume : le chemin vers la maîtrise peut donc comporter une expérience acquise ailleurs. Les textes antérieurs encadraient déjà l’apprentissage et son enregistrement.
Les statuts de 1582, confirmés en 1614, décrivent aussi l’épreuve devant les maîtres visiteurs. Le chef-d’œuvre porte sur des opérations concrètes : forger, émoudre, garnir, avec des combinaisons définies par le texte. L’épreuve commence à la barre de métal. Il s’agit de juger un travail, depuis sa préparation, et non de recevoir une pièce déjà presque terminée. Les fils de maîtres disposent de conditions particulières, notamment pour l’âge de réception et certains droits : la transmission familiale existe au sein d’un système qui reste réglementé.

Des règles jusque dans la matière et les marques
Les textes s’attachent également à ce qui entre dans la lame. Les règlements du XVIIIe siècle reproduits dans l’ouvrage interdisent l’emploi de mauvais aciers et les pratiques faisant passer le fer pour de l’acier. Ils encadrent les marques et les interventions des martinaires. Derrière le vocabulaire juridique, une question très matérielle revient : que reçoit réellement l’acheteur, et qui peut répondre de cet objet ?
L’atelier d’émouture est pris dans ce contrôle. Les anciens statuts demandent que les lames envoyées au rouet portent leur marque ; l’émouleur ne doit pas accepter n’importe quelle pièce sans identification. La fabrication dispersée suppose donc des signes et des règles qui accompagnent les objets lorsqu’ils changent de mains. La jurande aide à tenir ensemble cette communauté de travail, tout en limitant l’accès au métier et en défendant les intérêts de ceux qui en sont membres.
Un couteau, plusieurs métiers
Une barre d’acier n’arrive pas directement sur la table du monteur. Saint-Joanny décrit en 1863 une succession de métiers qui fait parcourir au métal plusieurs ateliers. Le martinaire livre une matière étirée aux dimensions recherchées. Le forgeron lui donne une forme : celle d’une lame, d’une platine ou d’un ressort. Viennent ensuite le travail à la lime, le perçage, l’émouture et le polissage.

Pendant ce temps, une autre fabrication avance : celle du manche. On scie le bois, l’os ou la corne ; on prépare les matières avant de les ajuster. Le « cacheur » redresse la corne. D’autres ouvriers se chargent des garnitures et des mitres. Dans un couteau fini, ces opérations se touchent et se recouvrent ; dans l’organisation du travail, elles peuvent appartenir à des spécialistes différents.
C’est ce partage que l’on désigne comme le travail par rang. Le fabricant distribue l’ouvrage, puis fait réunir les pièces. Un même couteau associe ainsi des compétences, des outils et des lieux de travail distincts. La force de cette organisation tient à la spécialisation : chacun dispose de ses habitudes, de son équipement et de sa manière de conduire l’opération qui lui est confiée.
| Métier | Place dans la fabrication |
|---|---|
| Martinaire | Travaille les barres de fer et d’acier au martinet hydraulique pour les étirer aux dimensions recherchées. |
| Forgeron | Donne au métal la forme des pièces, notamment la lame, la platine ou le ressort. |
| Limeur et perceur | Interviennent dans la préparation des pièces, par le travail à la lime et le perçage. |
| Émouleur et polisseur | Travaillent les surfaces de la lame à la meule, puis leur finition. |
| Préparateurs des manches | Sciage, préparation et mise en forme des matières ; le « cacheur » redresse notamment la corne. |
| Monteur | Réunit les différentes pièces préparées pour le couteau. |
| Ouvriers de finition | Se partagent encore le travail des mitres, l’affilage, l’essuyage et la préparation finale des objets. |
Le montage réunit les travaux
Le monteur arrive à un moment décisif : les éléments séparés deviennent un objet. La lame, les platines, le ressort, les garnitures et le manche doivent désormais fonctionner ensemble. Le vocabulaire de Saint-Joanny suit encore le couteau après cette réunion : mitreur, poseur, affileur, essuyeuse, plieur. Le montage ne clôt donc pas toutes les opérations ; les finitions et la préparation de la marchandise prolongent le parcours.
La coutellerie thiernoise comprend d’ailleurs bien davantage que les couteaux pliants. L’auteur décrit aussi les nombreuses interventions nécessaires aux ciseaux : ajustage des branches, perçage, préparation des vis, trempe, redressage, émouture et affilage. Cette diversité explique la coexistence de métiers voisins qui partagent certaines techniques, tout en travaillant des objets différents. La ville fabrique une famille d’instruments tranchants, avec des usages et des marchés variés.
Pour situer les pièces d’un pliant, notre guide de l’anatomie du couteau permet de retrouver lame, ressort, platines et mitres. Ces petites pièces renvoient à des spécialités et à des outils distincts.
Des paysans-couteliers entre les villages et la ville
Le travail par rang explique pourquoi la coutellerie déborde les rues de Thiers. Toutes les opérations n’exigent pas une grande installation au bord de l’eau. Une partie de l’ouvrage peut être réalisée dans les maisons des villages, puis rapportée au fabricant. La production forme ainsi un bassin : la ville, la rivière et les campagnes environnantes participent à des tâches complémentaires.
Saint-Joanny décrit des habitants qui associent agriculture et coutellerie. Le travail de la terre leur apporte une partie de leurs ressources ; celui du métal en apporte une autre. Il cite notamment Paslières, Saint-Rémy, Celles, Escoutoux, Dorat et Vollore. Cette double activité donne une place aux hameaux dans l’histoire industrielle. Le couteau ne sort pas seulement d’un atelier urbain : ses pièces peuvent avoir été préparées dans cet espace rural.

Le dimanche, rendre l’ouvrage et reprendre une tâche
Dans le récit de Saint-Joanny, le dimanche matin rassemble les chemins. Les ouvriers de la campagne viennent en ville avec l’ouvrage exécuté pendant la semaine. Ils le remettent au maître, reçoivent leur paiement et repartent avec une nouvelle tâche. Les besaces transportent donc des pièces et du travail à venir. Cette circulation hebdomadaire relie la maison, l’atelier et le donneur d’ouvrage.

Cette organisation laisse aussi une empreinte dans l’habitat. Une pièce de maison peut servir à travailler ; les matières, les outils et les lots d’ouvrage occupent une place dans la vie domestique. Le Parc naturel régional Livradois-Forez rappelle cette longue double activité de paysan et d’artisan dans la vallée. Elle aide à comprendre pourquoi le paysage industriel comprend des campagnes et des villages, en plus des grandes fabriques.
Travailler chez soi, dépendre des commandes
À la fin du XIXe siècle, Pagé observe encore de nombreux ouvriers travaillant à façon chez eux, parfois avec un ou deux aides. Il décrit aussi la pression des acheteurs en gros sur les prix de l’ouvrage. La dispersion donne une certaine autonomie dans le lieu de travail ; les commandes et leur rémunération restent déterminantes. L’image de l’artisan installé chez lui doit donc laisser une place à ces rapports économiques.
Les maisons de Thiers deviennent des ateliers
Pagé commence son tableau de Thiers par la ville elle-même. Les maisons s’accrochent au flanc de la montagne. Un bâtiment qui paraît avoir un étage d’un côté en présente plusieurs sur une autre rue. La pente multiplie les accès et rend la lecture des volumes déroutante pour le visiteur. Elle accompagne une occupation très serrée des lieux de travail.
Dans les maisons qu’il décrit en 1898, les opérations se répartissent entre les étages et les recoins. Ici, on affile et on emballe ; ailleurs, on prépare des moules pour les manches ou l’on taille des limes. Un réduit accueille le tri des cornes ; un autre espace leur redressage. Il mentionne encore la teinture du bois et le dégraissage des os. Cette énumération fait entrer la fabrication dans des bâtiments habités, bien au-delà de la forge visible depuis la rue.

L’Inventaire régional retrouve précisément cette imbrication : façonneurs de manches, polisseurs de rasoirs et monteurs de ciseaux ont occupé les maisons du centre ancien. L’étude d’Anne Henry, Thiers, une exception industrielle, parue en 2004, invite à lire ensemble les savoir-faire et le bâti. Une façade domestique peut appartenir à cette histoire autant qu’une haute fabrique installée dans les gorges.
Dans le rouet, la lame et la meule
Le rouet reste l’un des lieux les plus saisissants de cette production. Pagé décrit des meules installées dans les moulins de la Durolle. Chaque aiguiseur loue une place et travaille pour les fabricants qui lui confient de l’ouvrage. Plusieurs travailleurs peuvent ainsi partager la force motrice d’un bâtiment tout en recevant des commandes différentes.
La posture attire immédiatement le regard : l’ouvrier s’allonge à plat ventre sur une planche inclinée, au-dessus de la meule. La tête et le haut du corps dépassent pour laisser les bras libres. Une peau de mouton sert de coussin. Le bâti permet d’abaisser la planche à mesure que la meule s’use. L’installation s’adapte donc au travail et à l’évolution de l’outil abrasif.
Pour tenir la lame, Pagé décrit un « tenaillon », pièce de fer associée à un manche permettant une prise à deux mains. La meule reçoit un filet d’eau. Le mouvement vient de l’installation hydraulique ; la présentation de la pièce, son appui et son déplacement restent conduits par l’ouvrier. L’énergie de la rivière et le geste humain se rencontrent au contact de la lame.
Émoudre et polir : donner forme aux surfaces
L’émouture transforme la pièce forgée ou découpée. Elle enlève de la matière et prépare la géométrie de la lame. Le polissage travaille ensuite les surfaces et leur finition. Pagé remarque qu’à Thiers le mot « émouture » peut réunir l’aiguisage et le polissage. Le vocabulaire de l’époque se comprend donc avec les tâches qu’il décrit.

Regarder la gravure comme une scène de travail
La planche « Thiers — Atelier d’aiguisage », publiée par Pagé en 1898, permet de repérer la disposition des postes et la position des corps. Regardez l’écart entre les ouvriers, le support qui les porte et l’espace nécessaire autour de la meule. Le couteau y apparaît comme une petite pièce au sein d’une installation qui engage tout le corps.
La légende situe l’atelier à Thiers ; la date de 1898 est celle de la publication. Au-dessus des meules, les planches alignées dessinent une organisation de l’espace aussi caractéristique que la posture des ouvriers.
Les travailleuses, des meules aux manches d’os
Les femmes font partie de ce monde du travail. Pagé publie une planche intitulée « Thiers — Polisseuses de couteaux ». Dans le texte consacré à l’aiguisage, il mentionne aussi des femmes à cette opération pénible. Les documents les montrent donc au contact des lames et des installations, dans des tâches que l’image habituelle de l’émouleur laisse parfois au masculin.

Un autre passage nous éloigne de la rivière. Sur les coteaux ensoleillés, dans les jardins et les prairies, l’auteur décrit des surfaces blanches qu’un promeneur pourrait prendre pour du linge. Ce sont des manches d’os, alignés sur de petites tringles de bois et exposés au soleil pour blanchir. Des femmes surveillent les pièces, les tournent et les retournent. La préparation du manche transforme ici un espace extérieur en lieu de fabrication.

Ces gestes prolongent ceux décrits par Saint-Joanny : après le montage et l’affilage, son vocabulaire fait place à l’essuyeuse. Suivre les objets aide ainsi à retrouver des travailleuses à plusieurs moments de la production. Les manches étendus au soleil, les surfaces polies et les couteaux préparés avant livraison appartiennent autant à l’histoire coutelière que le métal frappé sur l’enclume.
Ces descriptions rendent les travailleuses présentes à plusieurs étapes de la fabrication, au polissage, à l’aiguisage ou dans la préparation des manches. Elles invitent à regarder l’objet fini avec tous ces gestes en tête, jusque dans ses surfaces les plus discrètes.
Des marchands pour porter les couteaux au loin
La fabrication dispersée a besoin de commandes. Saint-Joanny insiste sur le rôle des marchands en gros : ils écoulent les marchandises, mais interviennent aussi en amont, par la vente ou l’avance de matières premières, et parfois par des fonds versés sur des objets à fabriquer. Le négoce participe donc au fonctionnement de l’atelier avant même que les couteaux soient achevés.

Apprendre le commerce en Espagne et en Italie
Un contrat de 1606 cité par Saint-Joanny donne un visage à ces relations. Michel Sallamon, marchand établi en Espagne, profite d’un passage à Thiers pour prendre Jean Viouly en apprentissage et lui enseigner le négoce dans ce pays. On apprend donc à vendre au loin comme on apprend un métier d’atelier : auprès d’un professionnel, par un engagement et une pratique.
En 1616, un autre contrat concerne François Daguilhon et Pierre de Ville, pour l’apprentissage du commerce en Italie et au royaume de Naples. En 1625, la famille Clémenson apparaît entre Thiers, Lyon et Milan : des frères marchands à Thiers sont associés à leur frère établi à Lyon, et une procuration permet de réclamer des sommes dues à Milan. Ces actes montrent les liens nécessaires aux affaires : associés, pouvoirs de représentation, créances et intermédiaires.
La langue fait elle aussi partie de ce travail. En 1651, Durand Begon, originaire du mandement de Thiers et installé à Madrid, envoie une procuration pour régler la succession de sa mère. Saint-Joanny relève la traduction jointe, réalisée par Antoine Favier, marchand à Thiers qui dit connaître le français et l’espagnol après avoir fréquenté l’Espagne pendant plusieurs années. Les relations commerciales font circuler des objets, des personnes et des compétences.
Des comptoirs et des colporteurs
Tous les débouchés ne passent pas par les mêmes intermédiaires. L’ouvrage mentionne des comptoirs lyonnais, des négociants installés en Suisse et des colporteurs du Dauphiné venant s’approvisionner à la fabrique. Ce tissu de relations permet d’atteindre des clientèles différentes. Le marchand établi et le vendeur itinérant ne jouent pas le même rôle, mais tous deux relient l’objet fabriqué à un acheteur.
Un acte notarié de 1628 permet même d’apercevoir l’expédition. Des témoins décrivent dans le magasin du marchand Martigniat des marchandises destinées aux terres de l’Empire, puis leur mise en balles marquées. L’ensemble comprend des couteaux pliants, mais aussi de nombreux autres objets, provenant notamment de Thiers et de ses environs, de Saint-Étienne et de Lyon. Le chargement réunit donc plusieurs productions : les réseaux marchands de la coutellerie s’inscrivent dans des échanges plus larges que le seul couteau.
Saint-Joanny cite enfin un cahier de correspondants de la maison Henry, daté du 1er avril 1774. Les villes mentionnées mêlent places françaises, italiennes, espagnoles et suisses. Ce document donne une autre forme au réseau : une liste de relations suivies. Derrière la lame, il faut imaginer des écritures, des comptes et des paiements, avec une organisation commerciale aussi nécessaire que les outils.
Les marques : un petit signe, un enjeu de réputation
Sur une lame, une marque occupe peu de place. Dans les règlements et les procès, elle en prend beaucoup. Elle permet de reconnaître l’ouvrage d’un maître dans une fabrication où les pièces circulent. Elle peut aussi être transmise ou vendue. Les anciens statuts prévoient même de rechercher les marques disponibles avant d’en créer de nouvelles, afin d’éviter les signes trop proches les uns des autres.
Une affaire de 1595 racontée par Saint-Joanny montre comment la fraude pouvait se jouer sur quelques traits. Des couteliers possédant la marque N sont accusés de la frapper deux fois pour imiter le M d’une autre communauté de maîtres. L’émouture peut ensuite effacer certains jambages et rendre la confusion plus facile. Les visiteurs saisissent les couteaux concernés ; le jugement impose aux contrevenants de frapper leur N seul.
Dans ce litige, le poinçon et le travail de la surface sont inséparables. Le signe peut être modifié au moment de la frappe, puis encore transformé par l’enlèvement de matière. On comprend pourquoi les marques sont enregistrées sur une table de référence et pourquoi leur ressemblance fait l’objet de tant d’attention. Pour comparer une empreinte contestée, les responsables du métier disposent d’un modèle reconnu, au-delà des déclarations de chacun.

Quand la rivière s’arrête, les ateliers attendent
La force de l’eau a son envers. Une roue dépend du débit ; un bâtiment installé dans les gorges se trouve exposé aux débordements. Saint-Joanny rassemble des délibérations municipales qui racontent ces interruptions. Leurs auteurs s’adressent souvent aux autorités pour obtenir des réparations ou un allégement fiscal : les difficultés de production deviennent une affaire pour la ville entière.
En janvier 1657, une délibération rapporte les dégâts de la crue sur les moulins, rouets, martinets et tanneries. Le conseil demande un état des dommages. En 1707, une autre inondation emporte ou ensable des roues, détruit des aménagements et endommage des bâtiments. Le texte souligne que les réparations attendront des conditions d’eau plus favorables. L’arrêt du travail se prolonge donc au-delà de la crue elle-même.

En 1724, près de cinq mois d’arrêt signalés
Le 31 octobre 1724, les consuls évoquent une sécheresse de l’été et de l’automne ayant provoqué la cessation presque entière des manufactures pendant près de cinq mois. Ils indiquent le manque d’eau pour faire tourner une roue une demi-journée. La même délibération mentionne aussi des commandes révoquées après une modification monétaire. La crise dont ils rendent compte associe donc une contrainte hydraulique et des difficultés commerciales.
Ces arrêts retiennent l’ouvrage dans plusieurs métiers à la fois : les pièces attendent leur émouture, leur montage ou leur livraison. La crise hydraulique se répercute ainsi sur les commandes et les revenus des travailleurs.
La rivière impose enfin l’entretien des passages. Saint-Joanny cite les inquiétudes pour le pont du Moutier, endommagé à plusieurs reprises. Le pont sert aux déplacements de la ville et à son approvisionnement. Faire fonctionner les ateliers suppose donc davantage que disposer de machines : il faut préserver les bâtiments, les ouvrages hydrauliques et les circulations qui les desservent.
La mécanisation change les gestes et les lieux
L’histoire thiernoise n’est pas celle d’un monde immobile brusquement interrompu par l’électricité. Dès 1863, Saint-Joanny constate que l’outillage se perfectionne et que la mécanique devient l’auxiliaire de l’ouvrier. Il écrit justement pour conserver la description de procédés qu’il voit changer. Quelques décennies plus tard, Pagé donne des exemples précis de cette transformation.
Dans son tome III de 1898, il fait remonter à 1885 la pratique du forgeage mécanique à Thiers. Son explication porte notamment sur l’estampage des lames de couteaux de table : une masse actionnée par un système mécanique frappe des matrices qui donnent leur forme aux ébauches. Il décrit séparément le découpage utilisé pour des lames de couteaux fermants. Les procédés se choisissent selon les pièces à produire.

Les meules d’émeri prennent aussi une place croissante dans l’ébarbage, au détriment du travail à la lime. La mécanisation intervient donc à plusieurs endroits de la fabrication. Elle change les outils, les cadences possibles et la manière de préparer les pièces. Dans le même temps, Pagé observe que beaucoup de travail reste réalisé en dehors des fabriques : équipements nouveaux et production dispersée coexistent.
L’électricité permet ensuite de déplacer la force motrice et de transformer l’implantation des ateliers. L’ancienne proximité avec la roue hydraulique perd son caractère impératif pour les tâches motorisées. La Ville de Thiers situe à partir des années 1930 l’abandon progressif des rouets. Cette évolution redessine le paysage industriel en laissant le long de la rivière des bâtiments qui racontent une autre manière de produire.
Une organisation ouvrière, elle aussi, se construit
Pagé mentionne une Chambre syndicale des émouleurs et polisseurs de Thiers et des environs, créée en 1883 pour s’occuper des intérêts de la corporation. Ce repère compte dans une histoire souvent racontée seulement par les outils. Les ouvriers ont aussi leurs formes d’organisation et de représentation, dans un bassin où les commandes circulent entre fabricants et exécutants.
On voit ainsi plusieurs transformations se croiser à la fin du XIXe siècle : concurrence sur les prix, machines nouvelles, travail à façon et regroupements professionnels. L’industrie grandit à partir de cet ensemble de relations. Les grandes façades de la vallée et les petits ateliers ne représentent pas deux mondes parfaitement séparés ; ils participent, avec des poids différents, à la même économie coutelière.
Au XXe siècle, de nouveaux ateliers et de nouveaux marchés
Au cours du XXe siècle, l’urbanisation s’étend vers l’ouest, dans la plaine, le long de l’axe de Pont-de-Dore et de Clermont-Ferrand. Le dossier de l’Inventaire décrit l’installation de zones industrielles, d’habitations et de commerces. La ville industrielle déborde ainsi les gorges auxquelles son image reste souvent attachée.
Le cas de Thérias et l’Économe, au Besset, illustre les transformations des entreprises. Selon l’enquête de l’Inventaire menée en 2002, les premières productions de Thérias sont des couteaux fermants destinés à des régions situées au nord du bassin parisien ; les couteaux de cuisine s’y ajoutent à partir des années 1900. Une nouvelle usine est construite en 1966 sur les plans de Paul Blanchet. En 1970, l’entreprise fusionne avec l’Économe, fabricant d’outils de préparation culinaire.
L’enquête décrit un bâtiment alimenté par l’électricité, où se trouvent notamment découpage, traitement thermique, émouture, montage et finition. L’atelier de façonnage des manches et les stocks occupent l’étage. Ces espaces réunis donnent une traduction bâtie à une organisation différente de celle des pièces circulant entre les maisons. Ils montrent aussi que l’histoire coutelière du XXe siècle concerne les ustensiles de cuisine autant que les pliants régionaux.
Une architecture qui garde la mémoire du travail
Dans la planche des fabriques sur la Durolle publiée en 1896, les bâtiments occupent les versants au plus près de l’eau. Les légendes identifient l’usine Astier-Prodon et l’usine Lacroix-Marry, dite Saint-Roch. La gravure donne une mesure visuelle de cette implantation : des volumes industriels s’inscrivent dans un relief qui les contraint, tandis que la rivière relie les établissements.
La ville haute raconte une autre échelle. Les maisons à pans de bois, les accès par des rues de niveaux différents et les pièces transformées en ateliers rappellent le mélange des fonctions. Les recherches de l’Inventaire ont étudié cette pente comme une composante de l’urbanisation, depuis le centre ancien jusqu’aux extensions plus récentes. Marcher à Thiers revient souvent à changer de niveau autant que de rue.
L’usine du May : partager une force motrice
L’usine du May, édifiée en 1895, offre un cas particulièrement parlant. Le bâtiment est conçu pour accueillir des entreprises familiales dans des ateliers loués. Ses quatre niveaux sont divisés en espaces de tailles différentes, desservis par un escalier métallique et un monte-charge. Une passerelle permet de rejoindre l’usine au-dessus de la Durolle.

Sous le bâtiment, une turbine hydraulique fournit le mouvement. Des courroies le transmettent aux arbres munis de poulies qui traversent les ateliers à chaque étage. Plusieurs espaces de travail peuvent donc profiter d’une même installation motrice. Les cloisons, les circulations et les transmissions racontent une fabrique pensée pour accueillir plusieurs activités. L’usine, avec son monte-charge, est inscrite au titre des monuments historiques depuis le 14 juin 2002.
Thiers et Le Thiers® : deux histoires à distinguer
Après ce long parcours, le nom du couteau demande une explication. Le bassin fabrique depuis longtemps des modèles associés à d’autres territoires. La Confrérie cite notamment l’Aurillac, le Laguiole, le Langres et l’Issoire. Notre carte des couteaux régionaux français permet de découvrir ces familles et leur diversité.

La création de Le Thiers® répond à une volonté plus récente : donner au bassin son propre modèle. L’association est créée en 1993 ; la Confrérie date du 7 novembre 1994 la présentation du couteau étalon. Les fabricants adhérents peuvent en proposer des interprétations dans le cadre de ses règles. Le modèle traduit ainsi une démarche collective, avec une silhouette commune et des versions différentes.
Selon la Confrérie, les pièces et toutes les étapes de fabrication du modèle doivent être réalisées dans le bassin thiernois. Son Conseil de Jurande contrôle les déclinaisons. Fabriqué à Thiers et Le Thiers® désignent donc deux informations différentes : une origine de fabrication d’un côté, un modèle et une marque collective de l’autre.
Pour examiner un couteau, il est utile de commencer par cette distinction, puis de rechercher son fabricant et les informations propres à sa référence. Nos repères pour reconnaître un Le Thiers® accompagnent cette lecture. Le nom récent du modèle devient plus clair lorsqu’on le replace dans l’histoire beaucoup plus longue de la ville.
Pour replacer ces modèles dans un parcours plus large, découvrez notre histoire du couteau de poche, des objets anciens aux créations contemporaines.
Des gestes qui se lisent sur les couteaux
Le couteau terminé offre une autre entrée dans cette histoire. La forme de la lame attire l’œil vers l’émouture ; les raccords entre les pièces, vers le montage ; l’aspect des surfaces, vers les finitions. Les noms des métiers cessent alors d’être une liste ancienne. Ils aident à regarder un objet fait de parties complémentaires, chacune préparée pour rejoindre les autres.

Le guillochage du ressort ou du dos ajoute un décor au travail des pièces. Les matières du manche, les dimensions et les finitions donnent encore d’autres variations. On peut observer ces choix parmi les couteaux Le Thiers® proposés dans la boutique, en lisant les caractéristiques de chaque référence.
Un patrimoine à voir dans les lieux de travail
Pour retrouver ce parcours sur place, le musée de la Coutellerie donne une entrée par les objets et par l’histoire sociale des métiers. Ses collections réunissent des productions de différentes époques et de plusieurs centres couteliers. Les formes, les matières et les finitions permettent de suivre l’évolution des usages, en complément du récit des ateliers.
La vallée des Rouets ramène ensuite vers l’énergie et les installations. Le rouet « chez Lyonnet », conservé en état de marche, permet de découvrir la roue, les courroies et l’environnement des émouleurs lors des visites proposées. Le chemin le long de la Durolle donne une autre perception de la distance entre les établissements et de leur place dans les gorges.

Le Creux de l’Enfer raconte une autre transformation. Le centre d’art est créé en 1988 dans une ancienne usine. En juin 2025, il rouvre après des travaux qui réunissent les bâtiments du Creux de l’Enfer et du May par un passage couvert. Le patrimoine industriel accueille ici un usage culturel, au contact de la rivière qui avait guidé son implantation. Consultez les informations officielles pour préparer les ouvertures et les visites des différents lieux.
Sources et repères de lecture
Les descriptions historiques de cet article s’appuient principalement sur Gustave Saint-Joanny, La coutellerie thiernoise de 1500 à 1800, 1863 : statuts et maîtrise, p. 14–34 ; métiers et travail rural, p. 74–81 ; marques, p. 112–117 ; marchands et commerce, p. 126–132 ; aléas de la Durolle, p. 203–207. L’auteur décrit aussi son époque et transcrit des documents plus anciens.
Camille Pagé, La coutellerie depuis l’origine jusqu’à nos jours : tome II, 1896, planche L, p. 268 bis ; tome III, 1898, p. 857–861, planches CXV–CXVII. Les dates des gravures indiquées dans les légendes sont celles de leur publication.
Pour la lecture du patrimoine : Anne Henry, Thiers, une exception industrielle, 2004, et l’étude de la ville par l’Inventaire régional ; dossiers IA63001225, p. 2 (développement urbain), PA63000059 (usine du May) et IA63000799 (Thérias et l’Économe). Pour le paysage rural : Parc naturel régional Livradois-Forez. Les repères actuels ont été recoupés auprès de la Ville de Thiers et de la Confrérie Le Thiers®, consultées le 30 octobre 2026.
