Un couteau de poche tient dans la main, mais son histoire déborde largement celle d’un modèle. Elle traverse les ateliers, les jardins, les bureaux et les lieux de commerce. Elle se lit dans une lame articulée de l’époque romaine, dans un inventaire de marchand, dans les pièces dessinées par un coutelier du XVIIIe siècle ou dans un manche que l’on reconnaît encore aujourd’hui.
Au fil des siècles, les couteliers ont travaillé plusieurs questions à la fois : comment ranger le tranchant, arrêter une lame ouverte, réunir des outils, rendre l’objet agréable à tenir et le fabriquer pour différents acheteurs. Le pliant le plus simple et le couteau à plusieurs pièces appartiennent à cette histoire commune. L’un recherche l’économie de moyens ; l’autre explore les possibilités d’un manche qui devient presque une petite boîte à outils.
Pour suivre ce parcours, les objets des musées et les livres techniques sont de précieux compagnons. Ils permettent de passer des silhouettes aux usages, puis des usages aux façons de fabriquer. Voici cette histoire du couteau de poche, depuis les témoins anciens jusqu’aux modèles qui ont trouvé leur place dans notre quotidien.
- Une chronologie pour se repérer
- Les couteaux pliants anciens : de l’Antiquité au XVIIe siècle
- Au XVIIe siècle, les pliants dans les magasins et les échanges
- Au XVIIIe siècle, les jambettes mettent le pliant à portée de nombreuses mains
- De l’acier au manche : le travail caché dans un petit couteau
- Le canif : quand le couteau accompagne l’écriture
- 1771 : Perret ouvre le manche des couteaux à plusieurs pièces
- Au XIXe siècle, une géographie de formes et d’ateliers
- Le manche, entre usage courant et objet précieux
- 1890 : l’Opinel, du modèle familial à la série
- 1891 et 1897 : le couteau suisse suit sa propre trajectoire
- Au XXe siècle, l’acier inoxydable transforme aussi la coutellerie
- 1955 : une évolution du blocage sur l’Opinel
- 1994 : LE THIERS®, une création collective dans un bassin ancien
- Un objet ancien qui reste ouvert à la création
- Sources et gravures pour prolonger la lecture
Une chronologie pour se repérer
| Époque | Objet ou document | Un repère dans le récit |
|---|---|---|
| IIIe–IVe siècles | Manche de couteau pliant de Chesters | Une lame pivotante trouve sa place sous un manche ajouré. |
| XVe siècle | Rasoir pliant du London Museum | La lame repliable appartient aussi à l’univers de la toilette. |
| 1485–1615 | Couteau pliant des fouilles du Louvre | Un objet en os et en fer, dont l’usage comme rasoir reste envisagé. |
| Début du XVIIe siècle | Pliant en acier et nacre du Metropolitan Museum | Le manche participe déjà au caractère précieux de l’objet. |
| 1628 | Acte notarié transcrit par Saint-Joanny | Des pliants figurent dans un assortiment préparé pour les terres d’Empire. |
| 1666 | Inventaire thiernois transcrit par Saint-Joanny | Des pliants et des couteaux à ressort sont des marchandises identifiées. |
| 1771–1772 | Traités de Perret et de Fougeroux de Bondaroy | Couteaux à plusieurs pièces, montages et fabrication des modèles communs. |
| 1890–1901 | Développement de l’Opinel | Un modèle, plusieurs tailles, puis une usine. |
| 1891 et 1897 | Couteaux de soldat puis d’officier et de sport suisses | Deux étapes distinctes dans l’histoire du couteau suisse. |
| 1896 | Publication des premiers tomes de Camille Pagé | Un panorama des formes, des métiers et des centres couteliers. |
| 1913 | Recherches de Brearley à Sheffield | Le développement des aciers au chrome intéresse la coutellerie. |
| 1921 et 1931 | Nom Victorinox puis trempe électrique à Ibach | L’inox et les équipements industriels accompagnent l’histoire du fabricant. |
| 1955 | Virobloc® d’Opinel | Une évolution propre au modèle pour bloquer la lame ouverte. |
| 1994 | Création de LE THIERS® | Un modèle collectif contemporain dans un bassin ancien. |
| 2000 | Évolution du Virobloc® | Généralisation du blocage en position fermée. |
Les couteaux pliants anciens : de l’Antiquité au XVIIe siècle

À Chesters, le manche fait déjà partie de l’objet
Près du mur d’Hadrien, la collection de Chesters conserve un manche ajouré représentant un chien poursuivant un lièvre. English Heritage date ce couteau pliant des IIIe–IVe siècles de notre ère. Le manche est en alliage de cuivre ; une goupille en fer conservée permettait à la lame de pivoter. Sous les animaux, une rainure accueillait la lame rabattue.
La notice de la collection de Chesters donne ainsi à voir la rencontre entre construction et décor. L’articulation répond au rangement de la lame, tandis que la scène animalière donne au manche une présence particulière. Bien avant les silhouettes régionales actuelles, un petit objet coupant pouvait déjà être ouvragé et reconnaissable.
De la toilette aux petits objets personnels
La lame repliable accompagne aussi d’autres gestes que ceux d’un couteau de travail. Le London Museum conserve un rasoir pliant du XVe siècle, à lame de fer et manche en if. C’est un instrument de toilette : son intérêt, dans notre parcours, est de montrer la place de l’articulation dans les objets personnels que l’on doit ranger après usage.
En France, le Louvre répertorie un couteau pliant en os et en fer, issu des fouilles de la cour Napoléon et daté entre 1485 et 1615. Ses plaques courbes sont rivetées. La description du musée envisage également un rasoir : cette hésitation appartient à l’identification même de l’objet. Elle rappelle combien forme, état de conservation et usage doivent se lire ensemble.
Le Metropolitan Museum of Art conserve pour sa part un couteau pliant du début du XVIIe siècle, en acier et en nacre, long de 13 centimètres. L’attribution à l’Italie est donnée comme possible. Avec cet exemplaire, le pliant entre aussi dans le domaine des matières précieuses et des arts décoratifs. Sa petite taille laisse une place au choix du manche, au contraste des matériaux et au soin de l’ensemble.
Au XVIIe siècle, les pliants dans les magasins et les échanges
1628 : un assortiment préparé pour les terres d’Empire
Les objets conservés montrent ce qui a traversé le temps. Les actes de commerce font entendre un autre vocabulaire : celui des marchandises, des quantités et des destinations. Gustave Saint-Joanny transcrit en 1863 un acte reçu par un notaire thiernois le 5 octobre 1628. Plusieurs marchands y attestent avoir vu, dans un magasin, un assortiment comprenant des couteaux pliants de plusieurs façons, mais aussi des rasoirs, des écritoires et de nombreux autres articles.
Le lot, préparé pour partir vers les terres d’Empire, est réuni dans une vingtaine de balles et marqué. Les marchandises sont déclarées provenir de Thiers et des villages voisins, de Saint-Étienne et de Lyon. Le document fait apparaître un commerce organisé, qui rassemble les productions de plusieurs lieux. Au milieu de cet assortiment, le pliant voyage aux côtés d’autres petits objets fabriqués et vendus par ces réseaux.

1666 : distinguer les matières et les montages
Dans la même étude, Saint-Joanny transcrit un inventaire thiernois de 1666. On y rencontre des couteaux pliants à manche de corne noire et de petits couteaux à ressort. Ces désignations sont suffisamment précises pour distinguer plusieurs articles au sein d’un même assortiment. Les quantités et les prix accompagnent les noms des objets : le couteau apparaît comme un produit que l’on compte et que l’on reconnaît par ses caractéristiques.
« Pliant » indique le mouvement de la lame ; « à ressort » apporte une précision sur le montage ; la corne noire décrit le manche. Le document associe donc déjà des critères que nous séparons volontiers aujourd’hui dans une fiche de couteau : mécanisme, matière, dimensions relatives et présentation. La variété des désignations aide à imaginer la diversité d’un stock, au-delà des seuls exemplaires parvenus dans les collections.
Cette lecture déplace le regard. L’histoire ne se joue plus seulement autour d’un bel exemplaire isolé, mais dans la variété d’un stock et dans les distinctions utiles à la vente. Petits et grands modèles, matières sobres et garnitures plus travaillées répondent à des acheteurs différents. La transcription de Saint-Joanny, page 96 de La coutellerie thiernoise de 1500 à 1800, nous fait ainsi entrer dans un monde où le pliant est déjà un article de commerce.
Au XVIIIe siècle, les jambettes mettent le pliant à portée de nombreuses mains
Jambette, eustache, capucine : comprendre les noms par le montage
En 1772 paraît L’art du coutelier en ouvrages communs, d’Auguste-Denis Fougeroux de Bondaroy. Son sujet est annoncé dès l’ouverture : ces couteaux simples que l’on nomme jambettes à la campagne. L’auteur choisit de s’intéresser aux objets de grand débit, aux pratiques qui permettent de les fabriquer rapidement et aux moyens de les proposer à petit prix. Il donne aux ouvrages ordinaires la même dignité d’étude qu’aux pièces plus recherchées.
Fougeroux rapproche les noms de jambette et d’eustache, ce dernier étant associé dans son récit au coutelier stéphanois Eustache Dubois. Il décrit surtout le principe du couteau à un clou : la lame tourne autour de l’axe qui la traverse, puis un talon vient prendre appui lorsque le couteau est ouvert. Pour le modèle à la capucine, un second clou reçoit l’appui du talon. Deux petites pièces de métal suffisent à différencier des constructions voisines.
Camille Pagé reprendra ces familles en 1896 dans son chapitre consacré aux pièces fabriquées à la fin du XVIIIe siècle. Sa planche XI place la jambette et le couteau à la capucine côte à côte. Leurs lames sont ouvertes, leurs profils lisibles, les contours des manches nettement dessinés. On peut comparer le bout du manche, la place de l’axe et la façon dont la lame se raccorde à l’ensemble.

Le dessin aide à comprendre ce qu’un nom ancien peut contenir. Une jambette est davantage qu’un couteau rustique dans le récit de l’auteur : c’est une manière économique d’organiser la rotation et l’arrêt de la lame. Le mot capucine renvoie à une autre disposition, proche en apparence. Cette attention aux montages rend les formes anciennes plus concrètes que la seule évocation d’un couteau « traditionnel ».
Le petit prix repose sur une organisation du travail
Le traité de Fougeroux s’attarde sur une question très pratique : comment vivre de la fabrication d’un objet vendu si peu cher ? La réponse tient au nombre de pièces produites et au partage des opérations. À Saint-Étienne, les manufactures qu’il décrit emploient plusieurs ouvriers, chacun attaché à une opération. Le couteau circule entre des mains spécialisées avant d’être achevé. Sa simplicité extérieure résulte d’une fabrication organisée avec soin.
L’auteur explique que les ouvrages communs réclament des procédés économes en temps et en main-d’œuvre. L’ornement est secondaire dans cette recherche ; la priorité va à un couteau qui remplit son usage et peut être vendu en quantité. La répétition des gestes, la préparation des pièces et l’outillage prennent alors une place essentielle. La fabrication en nombre appartient donc déjà à l’histoire du pliant avant les grandes marques des XIXe et XXe siècles.
Les unités de vente donnent une idée de ce commerce. Fougeroux raisonne à la grosse, soit douze douzaines de couteaux, puis descend au prix de la pièce. Il cite aussi la boutique parisienne du Mortier d’Or, rue des Lombards, pour un prix observé en 1766. Entre le lieu de fabrication, la vente par lots et le détail en boutique, le couteau commun suit un circuit qui dépasse déjà son atelier d’origine.
De l’acier au manche : le travail caché dans un petit couteau
Une lame commence son voyage avant la forge du coutelier
Pour les couteaux du Forez qu’il étudie, Fougeroux décrit des lames faites d’acier provenant de Rives, en Dauphiné, et passant par un dépôt à Lyon. La matière arrive en petits barreaux. Avant de devenir une lame, elle appartient ainsi à un circuit d’approvisionnement qui relie les lieux de production de l’acier aux ateliers couteliers. Le couteau de poche est déjà un objet de rencontre entre plusieurs territoires de travail.
À Chambon, les martinets entraînés par l’eau réduisent les barreaux à une épaisseur adaptée. Fougeroux décrit une roue, un arbre et le marteau mis en mouvement ; le forgeron règle l’arrivée d’eau pour agir sur son fonctionnement. Dans ce passage, la machine et le geste se complètent. La force hydraulique prépare le métal, tandis que l’expérience des ouvriers intervient dans la conduite du travail et dans la manière d’employer cet acier.

Le choix d’une matière et la connaissance acquise à son contact forment un même ensemble. L’auteur remarque que des ouvriers obtiennent des résultats différents avec un acier semblable, suivant leur habitude de le travailler. Cette observation historique rejoint une qualité toujours sensible dans la coutellerie : le nom d’une matière raconte une partie de l’objet, mais sa transformation et son assemblage lui donnent sa forme finale.
Préparer le manche et lui donner sa fonction
Le manche exige sa propre chaîne de gestes. Dans l’explication de ses planches, Fougeroux montre le travail de la corne : elle est chauffée, coupée à longueur et préparée pour prendre la forme recherchée. Les moules et la presse interviennent dans cette mise en forme. Le matériau visible sur le couteau terminé a donc déjà été travaillé pour devenir une pièce régulière, capable de recevoir la lame et son axe.

La planche consacrée au montage suit ensuite la préparation d’un manche de bois. Une scie y ouvre le logement de la lame ; un foret prépare le passage de l’axe. D’autres figures montrent les rosettes découpées dans une feuille de métal, puis l’outillage utilisé pour river. Le rangement du tranchant commence par cet espace ménagé dans le manche. L’articulation, elle, dépend du perçage et de la réunion des pièces.

Ces détails donnent toute son épaisseur à l’expression « petit couteau ». Le travail ne s’arrête pas à forger une lame et à lui ajouter une poignée. Il faut prévoir où elle ira lorsqu’elle sera fermée, comment elle tournera et sur quoi elle s’appuiera une fois ouverte. Le manche est à la fois une prise, une protection pour le tranchant et une partie de la construction mécanique.
Le canif : quand le couteau accompagne l’écriture
À côté des couteaux destinés aux travaux courants, les livres décrivent une coutellerie de petites lames et de gestes précis. Le canif en est un exemple particulièrement parlant. Pagé rappelle son lien avec l’écritoire et la taille des plumes d’oie. L’objet appartient à un ensemble où l’on trouve de quoi préparer l’instrument qui servira à écrire. Sa place est aussi celle du bureau, de la correspondance et du travail sur le papier.
Dans cette famille, le canif peut être accompagné d’un grattoir. Pagé décrit des variantes à lame fixe, à ressort et à coulisse. Dans ces dernières, le mouvement suit une rainure pratiquée dans le manche. Certaines réunissent un canif et un grattoir aux extrémités d’un même dispositif ; d’autres disposent de deux coulisses et ajoutent un poinçon ainsi qu’un porte-crayon. La diversité tient autant au mouvement des pièces qu’à leur nombre.

La planche XI reproduite plus haut se regarde alors autrement. Les grattoirs et canifs placés à droite n’ont pas les mêmes lames que la jambette ou la capucine. Leurs proportions répondent à des gestes plus fins. En bas, plusieurs ciseaux complètent le panorama. La planche rassemble des outils coupants du XVIIIe siècle, dont certains sont fixes et d’autres mobiles ; elle fait apparaître des voisinages d’usage plutôt qu’une seule lignée de couteaux de poche.
Les trousses décrites par Pagé prolongent ce voisinage. Il mentionne des ensembles anciens associant ciseaux, poinçons, pinces ou canif dans un étui travaillé. L’intérêt de ces objets est aussi celui du rassemblement : garder ensemble de petits instruments qui se complètent. Ce choix diffère du couteau dont tous les outils s’articulent dans un seul manche, mais il répond lui aussi au souhait d’avoir ses instruments personnels réunis et rangés.
1771 : Perret ouvre le manche des couteaux à plusieurs pièces
Avec L’art du coutelier, publié en 1771, nous disposons d’un traité technique contemporain des objets représentés. Jean-Jacques Perret ne se contente pas de montrer des couteaux achevés. Ses planches isolent des pièces, multiplient les points de vue et permettent au lecteur de comprendre des assemblages. La gravure devient un moyen de transmettre ce que le manche fermé dissimule.
Lire la planche XXXIII, du profil à l’épaisseur

La planche XXXIII porte le titre Des Couteaux à plusieurs Pieces. À droite, le même manche reçoit plusieurs éléments ouverts : une grande lame, une scie dentée et d’autres pièces de profils différents. Le dessin rend visible le contraste entre la silhouette allongée du couteau et l’espace occupé par ses outils déployés. Chaque fonction supplémentaire transforme l’organisation de l’ensemble.
La vue placée en haut fait passer du profil à l’épaisseur. On y distingue la superposition des éléments dans le manche. Ce changement d’angle est essentiel pour comprendre le multifonction : les outils doivent cohabiter lorsqu’ils sont rangés, tout en gardant leur mobilité. Les pièces représentées séparément attirent ensuite l’attention sur la zone d’articulation. Perret montre plusieurs niveaux de lecture du même objet, depuis son apparence jusqu’à ses composants.
Associer les outils d’un repas ou d’un métier
La rétrospective de Pagé permet de replacer ces assemblages parmi d’autres solutions de la fin du XVIIIe siècle. Il décrit un couteau et une fourchette réunis par des tenons, puis séparables pour l’usage. Le rangement se fait ensemble ; au moment du repas, les deux pièces retrouvent leur indépendance. La compacité peut donc reposer sur la réunion de deux objets, aussi bien que sur des outils qui pivotent autour d’un axe commun.

Le jardin fournit un autre ensemble de gestes. Pagé cite un couteau de jardinier à six lames ou outils : couteau, canif, serpette, scie, poinçon et tire-bouchon. Cette association rassemble des profils tranchants et des pièces destinées à d’autres tâches. Un autre témoin de cet usage, le grand pliant conservé au Garden Museum, daté de 1750 à 1850 et doté d’un manche en os, appartient à cet univers d’outils de jardin. Le musée rapproche ce type de couteau des travaux de bouturage.
Pagé décrit encore le couteau à cabriolet, dont le manche reçoit différentes lames conservées avec lui dans un étui. Ici, le choix des pièces précède l’assemblage pour l’usage. Entre l’étui rempli de petits instruments, le manche à lames interchangeables et le couteau à plusieurs outils repliables, les couteliers explorent différentes manières de rendre un équipement plus facile à emporter.
Ressorts et secrets : travailler le mouvement
La planche XXXV de Perret dévoile l’intérieur de couteaux à secrets. Pagé, dans son inventaire des constructions anciennes, cite lui aussi des dispositifs dont l’ouverture ou la fermeture demande un mouvement particulier. Il distingue notamment les couteaux à ressort des montages à clous, puis décrit des ressorts divisés, des commandes et des pièces cachées dans le manche. Le mouvement devient une partie de l’intérêt de l’objet, parfois autant que son dessin extérieur.
Deux besoins se rencontrent dans ces recherches : ranger la lame et la maintenir pendant l’utilisation. Un axe lui donne sa mobilité ; une butée, un ressort ou un dispositif de blocage agit sur ses positions. Ce sont des fonctions différentes, que les anciens auteurs décrivent avec leur vocabulaire. Pour retrouver les distinctions actuelles sans quitter le fil historique, notre guide des différences entre cran forcé et mécanismes de verrouillage détaille les principes de maintien et de blocage.
Au XIXe siècle, une géographie de formes et d’ateliers
À la fin du XIXe siècle, les livres de Camille Pagé font parcourir une France coutelière où les centres de fabrication, les matières et les silhouettes se répondent. La planche LVIII de son tome II place côte à côte des couteaux de Nontron, de Laguiole et de Rouen. Les profils ouverts permettent d’observer la courbe du manche, les proportions de la lame et les garnitures. Le paysage coutelier prend forme à travers ces différences visibles.

À Nontron, le buis et la virole tournante
Dans le passage consacré à Nontron, Pagé décrit un couteau à manche de buis muni d’une virole de cuivre qui tourne autour du manche. Lorsque la lame est ouverte, la rotation de cette pièce la retient ; pour permettre le repli, sa fente doit retrouver celle du manche. La description, publiée en 1896, montre comment une garniture métallique peut participer directement au fonctionnement du couteau.
Le buis et le cuivre ne sont donc pas seulement deux matières qui composent une apparence. Dans le récit technique de l’auteur, le manche reçoit la lame et la virole mobile agit sur son passage. Cette combinaison donne au couteau une identité de construction autant qu’une silhouette. Elle enrichit l’histoire des montages qui voisinent avec les modèles à ressort ou à clous.
Les modèles circulent, les centres se répondent
Le parcours normand de Pagé montre une autre dimension de cette géographie. Dans sa description de la région de Sourdeval, il mentionne des couteaux de poche à manche de corne et des versions du rouennais à plusieurs pièces. Il décrit aussi, pour la coutellerie locale, le travail manuel de la forge et de la lime, associé à l’aiguisage et au polissage dans des établissements utilisant une force motrice. Plusieurs organisations techniques coexistent dans un même territoire.
Le nom d’un couteau, sa silhouette et le lieu où on le fabrique entretiennent ainsi des relations plus riches qu’une correspondance unique. Les modèles sont repris et déclinés ; les ateliers adaptent leurs productions. Notre carte des couteaux régionaux français permet de retrouver ces familles et leurs attaches. Une même région peut accueillir plusieurs formes, tandis qu’un nom régional accompagne des interprétations différentes.
Le London, un profil qui évoque le travail des cordages
Le London offre un exemple parlant du lien entre une forme et un univers d’utilisation. Associée aux marins, sa lame dite pied-de-mouton possède un tranchant relativement droit, tandis que le dos descend vers l’extrémité. Certaines versions ajoutent un épissoir, pièce destinée au travail des cordages. Le couteau se comprend alors par les gestes auxquels son équipement est associé, au-delà d’un décor d’ancre ou d’une appellation maritime.
Dans un modèle régional ou professionnel, le nombre d’outils est une partie du récit, mais leur choix compte tout autant. Une lame et un épissoir ne composent pas le même objet qu’un canif accompagné d’un grattoir. Le manche rassemble des instruments qui prennent leur sens dans une activité. Notre article sur l’histoire du couteau London développe cette lecture maritime de sa silhouette et de ses variantes.
Le manche, entre usage courant et objet précieux
Au fil de ces exemples, le manche change de matière et de rôle visuel. Le bois simple des ouvrages communs, la corne préparée à la presse, le buis du couteau de Nontron et la nacre d’un pliant conservé au musée composent des objets de caractères différents. Tous entourent une lame, mais ils ne demandent pas les mêmes préparations ni les mêmes garnitures. La matière du manche appartient à l’histoire du travail aussi bien qu’à celle du goût.
Pagé décrit les manches de certains ouvrages anciens en ébène, ivoire ou nacre, avec des garnitures d’argent ou d’or. Dans les mêmes pages, il évoque des couteaux à deux lames de matières différentes et des ensembles destinés au repas. La coutellerie de poche rencontre alors celle de la table, des étuis et des petits objets personnels. Un couteau peut offrir une fonction courante tout en recevant des matières et un décor recherchés.

1890 : l’Opinel, du modèle familial à la série
La chronologie d’Opinel situe la naissance du modèle en 1890 dans l’atelier familial de Gévoudaz, en Savoie. Joseph Opinel travaille sa forme et sa fabrication en s’intéressant aux machines. En 1897, il le décline en douze tailles numérotées ; en 1901, il ouvre une usine pour augmenter la production. L’histoire du modèle devient aussi celle d’une organisation industrielle.
Avec les tailles numérotées, une même ligne devient une famille de formats. Le nom du fabricant accompagne désormais une silhouette déclinée en série.

1891 et 1897 : le couteau suisse suit sa propre trajectoire
Karl Elsener ouvre son atelier de coutellerie à Ibach en 1884. La chronologie officielle de Victorinox distingue les premiers couteaux de soldat livrés à l’armée suisse en 1891 et l’enregistrement du couteau d’officier et de sport en 1897. Le parcours relie création de modèles et commandes.

Le couteau suisse donne une forme devenue familière à l’association d’outils repliables. Les planches de Perret éclairent une recherche plus ancienne autour de l’objet à plusieurs pièces ; les dates de Victorinox racontent l’histoire particulière de ses modèles. Notre guide des couteaux suisses Victorinox permet de passer de ce repère historique aux formats et aux fonctions des déclinaisons actuelles.
Au XXe siècle, l’acier inoxydable transforme aussi la coutellerie
L’évolution des couteaux passe également par celle du métal. Les musées de Sheffield retracent les recherches de Harry Brearley en 1913 : ses travaux sur l’addition de chrome à l’acier ouvrent la voie à une meilleure résistance à la corrosion. Ce jalon de la métallurgie trouve rapidement sa place dans la coutellerie.

Un couteau de table conservé au Smithsonian, fabriqué après 1917, en garde une trace matérielle. Sa lame inox porte les noms Firth et Brearley ainsi que la mention Stainless ; son manche est en celluloïd. Cet exemplaire appartient à la coutellerie de table, mais il permet d’observer l’application de cette innovation à un objet coupant.
La chronologie de Victorinox associe en 1921 le nom Victoria et le mot Inox pour former celui de la marque. Elle situe ensuite en 1931 l’installation d’une usine de trempe électrique à Ibach. Matières, identité commerciale et équipements industriels se rencontrent dans ce parcours.
Une innovation de matière et un nouveau mécanisme agissent sur des parties différentes du couteau : l’une concerne notamment le comportement de la lame, l’autre son mouvement ou son maintien. Notre guide pour comprendre les aciers de couteaux prolonge ces repères pour les versions actuelles.
1955 : une évolution du blocage sur l’Opinel
Opinel attribue à Marcel Opinel la création du Virobloc® en 1955. Une bague tournante ajoutée à la virole fixe bloque la lame ouverte. Modifié dans les années 1990, le système retient aussi la lame fermée ; cette fonction est généralisée en 2000 dans la chronologie de la marque.

À ce stade du parcours, plusieurs réponses au mouvement de la lame sont apparues : le clou et son appui dans les ouvrages communs, les ressorts et secrets des traités, la virole tournante décrite à Nontron, puis un dispositif nommé et développé pour l’Opinel. Ces solutions appartiennent à des constructions et à des histoires particulières. Leur comparaison permet de regarder une pièce mécanique pour ce qu’elle apporte au couteau qui la reçoit.
1994 : LE THIERS®, une création collective dans un bassin ancien
L’ancienneté d’un centre coutelier et celle d’un modèle suivent parfois deux chronologies très différentes. La Ville de Thiers situe la création de LE THIERS® en juillet 1994, à l’initiative de la Confrérie du Couteau de Thiers. Ce modèle déposé s’accompagne d’un cahier des charges. Une démarche collective donne au bassin une forme qui porte son nom, dans un paysage où les ateliers fabriquent déjà de nombreuses familles de couteaux.

Thiers est donc à la fois une ville de fabrication ancienne et le nom employé dans une appellation précise pour un modèle contemporain. Cette distinction aide à comprendre ce que l’on regarde lorsqu’on découvre un couteau thiernois. L’article pour reconnaître un véritable couteau LE THIERS® présente les repères propres au modèle et prolonge cette étape récente de l’histoire.
Un objet ancien qui reste ouvert à la création
Les formes régionales et les grands modèles de série voisinent aujourd’hui avec des créations aux lignes différentes. Le couteau 20/20®, avec son profil droit, offre un exemple de cette recherche contemporaine. L’histoire du couteau de poche continue par les choix de dessin, de dimensions, d’assemblage et de finition que chaque création remet au travail.

Le couteau de poche a pu être un ouvrage courant vendu en quantité, un instrument lié à l’écriture, un outil de jardin, un ensemble pour le repas ou un objet aux matières précieuses. Ces usages se croisent dans les collections et les livres. C’est leur diversité qui fait la richesse du sujet : une petite lame transportable a donné lieu à de nombreuses façons de penser le manche, de réunir les pièces et de répondre à un geste.
Sources et gravures pour prolonger la lecture
- English Heritage, collection de Chesters ; London Museum, rasoir pliant 83.343/3 ; Louvre, couteau pliant CN 11024 ; Metropolitan Museum of Art, couteau 93.13.57 ; Garden Museum, outil 1995.015 ; Sheffield Museums et Smithsonian, couteau de table 1986.0531.060. Notices liées dans les passages correspondants.
- Gustave Saint-Joanny, La coutellerie thiernoise de 1500 à 1800, 1863, p. 96 et 130–131 : transcription de l’inventaire de 1666 et d’un acte de commerce de 1628.
- Auguste-Denis Fougeroux de Bondaroy, L’art du coutelier en ouvrages communs, 1772, p. 1–4 et 54–57 : jambettes, organisation, acier, préparation des manches et montage.
- Jean-Jacques Perret, L’art du coutelier, première partie, 1771, chapitre 22, planches XXXIII et XXXV.
- Camille Pagé, La coutellerie depuis l’origine jusqu’à nos jours, H. Rivière, 1896 : tome I, p. 17–18, 24–25, 31–36 et planche XI ; tome II, p. 294 et 301, planche LVIII. Les passages sur la fin du XVIIIe siècle sont rétrospectifs. Gravures : source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France.
- Chronologies officielles d’Opinel et de Victorinox ; Ville de Thiers pour le modèle LE THIERS®. Repères en ligne consultés le 30 octobre 2026.
